Trois Américaines à Bruxelles

Muriel de Crayencour
07 mars 2019

A la Galerie La Forest Divonne à Bruxelles, jusqu'au 23 mars, remarquable exposition de trois Américaines de New York, organisée en collaboration avec la Zürcher Gallery New York/Paris. A ne pas manquer !

Nous vous avons déjà parlé de ce grand mouvement de redécouverte d'artistes femmes qu'on observe aujourd'hui. Peu valorisées, peu exposées durant toute leur carrière parce que femmes, elles sont enfin mises en avant, et souvent, malheureusement, après leur décès. On pense à Geta Brătescu, décédée le 19 septembre 2018, qui occupait le Pavillon roumain à la Biennale de Venise en 2017 et qui fit l'objet d'une exposition au MSK à Gand fin 2017. On pense à Alice Neel, Sheila Hicks... à Hessie redécouverte en 2009 à l'occasion de l'exposition Elles au Centre Pompidou et qui eut une magnifique exposition à la Verrière Hermès à Bruxelles à l'automne 2016. Les galeries et les grands musées se rendent compte aujourd'hui qu'ils ont oublié la moitié de la population d'artistes et tout un pan de la création.

Gwénolée Zürcher de la Zürcher Gallery est installée depuis 10 ans à New York. Elle nous amène trois grandes artistes femmes : Regina Bogat, Lynn Umlauf et Merrill Wagner. Trois femmes artistes qui ont créé dans l'ombre de leur compagnon, artiste lui aussi, valorisé et exposé. Trois Américaines dont on découvre aujourd'hui le talent et l'audace. Peu mises en lumière durant leur carrière, peut-être ont-elles chacune pu expérimenter et cheminer avec une plus grande liberté et moins de pression, ce qui serait le seul avantage du manque de visibilité des femmes artistes dans le monde de l'art. Aujourd'hui, aux cimaises de la Galerie La Forest Divonne, on découvre quelques œuvres majestueuses qu'il ne faut absolument pas manquer.

Puisqu'il faut bien en passer par là, commençons par présenter les artistes et leur compagnon. L'inverse - présenter un artiste via le couple qu'il forme avec une femme artiste - se fait rarement, comme dans tous les autres domaines professionnels, à vrai dire ! Merrill Wagner (USA, 1935) est la compagne de Robert Tracy Ryman (1930-2019), peintre minimaliste abstrait. Wagner utilise dès les années 1970 des matériaux peu conventionnels comme les bandes-scotch, l'ardoise, l'acier. Sur ces surfaces et sur la toile, elle déploie une abstraction vibrante qui fait la part belle à la couleur. Voyez 7 Brands of Naples Yellow, avec ce jaune irradiant, ou Yellow bird, d'une ineffable poésie. Le MoMa a prévu d'acquérir quelques pièces majeures de l'artiste, nous explique Gwénolée Zürcher.

Regina Bogat (USA, 1928) est la veuve du peintre Alfred Jensen, ami de Rothko. Elle a d'ailleurs été voisine d'atelier de ce dernier... Au départ peintre hard-edge, elle s'emploie dès 1964 à inclure des matériaux extrapicturaux comme des baguettes de bois peintes ou des cordes sur sa peinture. On voit ici une grande peinture de 1995, January 1995 et d'autres de 2015, de cette artiste de 91 ans qui peint toujours.

Sur le mur du fond, éblouissants découpages de Lynn Umlauf (USA, 1942), fille du sculpteur Charles Umlauf et épouse du peintre Michael Goldberg (1924-2007), qui pousse sa recherche sur la forme bien plus loin que ce dernier. Son œuvre reste d'une actualité passionnante. Ces grands papiers colorés au pastel ou à l'acrylique diluée, aux tons délicats, sont encollés sur toile puis découpés en de larges formes, transformant l'œuvre bidimensionnelle en une sculpture. Le découpage est brut, l'artiste laisse traîner quelques fils de la trame. D'autres œuvres plus petites sur papiers pliés démontrent que Lynn Umlauf a toujours enquêté à la frontière entre peinture et sculpture. Remarquable !

 

Trois Américaines à New York
Galerie La Forest Divonne
66 rue de l’Hôtel des Monnaies
1060 Bruxelles
Jusqu’au 23 mars
Du mardi au samedi de 11h à 19h
http://www.galerielaforestdivonne.fr

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.