Turner, maître du paysage

Vincent Baudoux
27 août 2020

L’exposition Turner, peintures et aquarelles, collections de la Tate Gallery, suspendue pour cause de Covid-19, est réouverte au Musée Jacquemart-André à Paris jusqu’au 11 janvier 2021. Des modalités spéciales de visite étant prévues, il est impératif de s’en informer au préalable via le site https://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/turner.

Depuis la Renaissance qui met l’homme au centre, le paysage se limite à des fragments plus ou moins importants du tableau, mais toujours de manière accessoire. Il faut attendre Joachim Patinier, au tournant des 15e et 16e siècles, pour qu’une exception apparaisse, bien timide encore eu égard aux formats proches des miniatures proposés par l’auteur. 

Le paysage, un genre peu à l'honneur pendant des siècles 

Un siècle plus tard, après 1600, on sent bien que Claude Gellée dit Le Lorrain et surtout Jacob Van Ruysdael en Hollande se passeraient volontiers des diktats imposés par la culture pour ne peindre que l’eau, le ciel, la lumière. Mais l’usage en vigueur exige qu’un tableau, fût-il un paysage, soit excellemment peint et un hommage au genre humain (on pense à L’orage de Giorgione - que Turner contemple lors de ses trois voyages à Venise - qui exprime les premiers doutes d’un peintre quant à cette manière de penser). 1648 voit la naissance de l’Académie royale de peinture et de sculpture sous Louis XIV, qui édicte les règles à suivre autant pour les sujets représentés que pour les techniques à utiliser. C’est le dessin qui est mis en avant, tandis que la couleur, plus compliquée à formaliser, n’y est même pas enseignée ! Jean-Auguste-Dominique Ingres, quasi contemporain de Turner, en est le fruit. Si Caspar David Friedrich, en Allemagne, lui aussi contemporain de Turner, s’intéresse au paysage, on voit qu’il s’agit encore d’un prétexte destiné à injecter de l’émotion dans ses images romantiques dont l’être humain, même absent, reste le centre. Outre-Manche, on sent bien que les tableaux de John Constable, lui aussi contemporain de Turner, aimeraient se consacrer entièrement au paysage, mais sans l’oser tout à fait. Ce sera la tâche de Joseph Mallord William Turner (1775-1851). 

Une toute autre motivation 

N’étant ni aristocrate, ni fortuné, Turner ne peut sacrifier à la mode du Grand Tour, sorte de voyage initiatique effectué par la jeunesse privilégiée de son époque. Si le but du trip est de compléter son éducation par un retour aux sources de la civilisation classique, en une expérience à la fois intellectuelle, sociale, éthique, morale, politique, l’accent est mis sur l’acquisition d’un savoir, une culture et des compétences héritées du passé. Nul besoin de cet alibi pour Turner, qui parcourt le sud du continent afin de s’émerveiller de ce qu’il va découvrir et qu’il ne connaît pas encore, la débordante nouveauté des paysages. « Mon travail est de peindre ce que je vois, pas ce que je sais », dira-t-il, allant par là à l’encontre de l’esprit de son temps. Issu d’un milieu modeste, Turner est un gamin précoce, doué au point qu’à quatorze ans, il est admis à la Royal Academy of Arts. Il y côtoie les professionnels les plus établis. Il ne faut que quelques années pour que sa notoriété et sa sécurité financière soient assurées. Pour bien comprendre les aléas d’une telle entreprise, c’est vers 1850 seulement - peu de temps avant le décès de Turner - que l’industrie invente les tubes de peintures souples, permettant à l’artiste d’œuvrer dans la nature sans la nécessité d’un attirail encombrant. Turner ne connaîtra pas cette révolution. Il parcourt la campagne par beau temps, prend des croquis à la va-vite, puis peint en atelier les mauvais jours. Il réalise des aquarelles en guise d’aide-mémoire, aquarelles que l’on considère à présent comme des œuvres à part entière. Etonnantes à nos yeux, parce que libérées de toute relation avec le spectateur, l’artiste n’y travaille pas au sens classique du terme. Il prend des notes, rien que pour lui. 

Le poids des normes sociales 

La manière d’envisager ses voyages indique que Turner n’entre pas pleinement dans le moule social attendu. Jusqu’à la fin de ses jours, l’artiste restera insatisfait de sa condition. Serait-ce dû à un déficit de communication ? Un déséquilibre relationnel ? On l’a dit bougon et rustre, solide buveur, sans vrais amis, en manque d’affects sincères, méfiant vis-à-vis de la gent féminine. Volontiers fanfaron, il affabule des histoires qui ajoutent une valeur mythique à ses tableaux, par exemple s’être fait attacher au mât d’un navire afin de mieux apprécier la tempête ! Lors de l’incendie du Parlement du Royaume-Uni à Westminster en 1834, il loue une embarcation pour être au plus proche du brasier. D’autres signes semblent confirmer un manque de plénitude : quand il ouvre sa propre galerie de vente, il fait installer un judas afin d’observer discrètement les réactions du public au regard de ses œuvres. Ses expositions se transforment en ce que l’on appellerait aujourd’hui des performances, pendant lesquelles il modifie ses tableaux de manière ostentatoire devant un public qui n’en croit pas ses yeux. 

Sur le plan technique, le peintre fait preuve de la même inventivité, de la même marginalité, de la même inconscience diront certains, n’hésitant pas à tester des combinaisons peu orthodoxes, des mélanges et des matériaux improbables comme le jus de tabac ou de vieux fonds de bière. Turner associe les pigments en alliages assassins de la tradition du métier académique. Les critiques de l’époque, pour s’en moquer, racontent qu’il peint « avec de la crème ou du chocolat, du jaune d’œuf ou de la gelée de groseille ». De là certains effets rares, uniques, étonnants, fragiles, et qui donnent bien du souci aux conservateurs de ses œuvres. « Je ne peins pas afin que les gens me comprennent, je peins pour montrer à quoi ressemble une scène particulière » : ces mots indiquent qu’il faut donner une interprétation positive à chacun de ces éléments, et deviner un artiste novateur qui étouffe dans des contraintes trop facilement acceptées par le groupe, dans un métier institué qui n’est plus en phase avec la réalité. Quel est le rapport entre la normalité et la différence vis-à-vis de la liberté dans l’organisation sociale ? Cette dernière est-elle à jamais figée ? Comment ce rapport évolue-t-il ? Est-ce le rôle de l’artiste d’agir en éclaireur de ce mouvement ? 

Turner traduit Carnot 

Tel est l’intitulé d’un des plus beaux textes jamais rédigés au cours de l’histoire de l’art. Michel Serres en est l’auteur (Turner traduit Carnot, Hermès III, La Traduction, Ed. de Minuit, 1974). En voici trois extraits, au-delà desquels il n’y a plus rien à dire : « Elle est morte, la marine en bois. Le Fighting Temeraire est remorqué à son dernier mouillage pour y être démoli. Contrairement à ce que l’histoire des gloires raconte, la vraie bataille n’a pas eu lieu à Trafalgar. Le vieux vaisseau de ligne n’est pas mort de sa victoire. Il est assassiné par son remorqueur. Voyez la proue, le bau et la tonture : la charpente et la géométrie ; voyez les mâts et les superstructures de ce fantôme gris : c’est l’entrepôt de Samuel Whitbread, c’est la collection primaire des objets de Lagrange, les formes, lignes, points, droites, angles, cercles, réseaux, la mécanique actualisée du vent, des hommes et de l’eau. Le vainqueur qui le traîne au supplice, bas, est privé de cette haute forme. Rouge, noir, il crache du feu. (…) Derrière, les voiles du cortège funèbre, blanches, froides, sont des suaires. Le soleil se couche sur le coffre noir du dernier repos. Le nouveau feu est maître, de la mer et du vent, il défie le soleil. Et voici le vrai Trafalgar, la vraie bataille, le vrai affrontement : l’immense partage du ciel et de la mer en deux zones : l’une rouge, jaune, orangée, où gueulent les couleurs chaudes, ignées, brûlantes, l’autre, violette, bleue, verte, glauque, où gèlent les valeurs froides et glacées. Le monde entier devient, dans sa matière propre, une machine à feu entre deux sources, celles de Carnot, la froide et la chaude. L’eau de la mer, au réservoir. Oui, Turner est entré dans la chaudière. Le tableau est dans le remorqueur (…) Il n’y a plus de représentation, à la fonderie de Turner. Le tableau est un four, le four même. Masse noire en désordre centrée par les foyers ignés. De la géométrie à la matière ou de la représentation au travail. Pour faire un méchant mot, du théâtre au four. En remontant aux sources de la matière, le peintre a brisé le carcan de la recopie des beaux-arts l’un par l’autre. Plus de discours, plus de scènes, plus de sculptures à bords froids : l’objet, directement. Sans détours théoriques. Oui, nous entrons dans l’incandescence… ».

Turner, peintures et aquarelles de la Tate Gallery
Musée Jacquemart-André
Paris
Jusqu’au 11 janvier 2021
www.musee-jacquemart-andre.com

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.