Un onzième art ?

Vincent Baudoux
13 mai 2022

L'art qu'on trouve dans le bac des disquaires est à voir jusqu'au 30 juin chez Seed Factory. Si la liste des arts parrainés par les Muses depuis l'Antiquité semblait figée pour l'éternité, il faut bien admettre que le vingtième siècle et l'ère des médias dont nous sommes les enfants en nécessitent la révision.

Art majeur, arts mineurs, arts dérisoires

Si le cinéma peut se targuer d'être le septième art, les médias le huitième, la bande dessinée le neuvième, les jeux vidéos et le multimédia le dixième, plusieurs candidats se pressent au portillon afin de se voir attribué les lauriers dévolus au onzième art. La performance, les arts culinaires et de la table, la mode et la parfumerie, l'art floral et l'aménagement des parcs et jardins le revendiquent. Et, suivant Georges Brassens dans Le mauvais sujet repenti, il aurait fallu depuis longtemps intégrer à cette liste, hors concours, l'art du plus vieux métier du monde.

Et si l'art contemporain ne se trouvait plus seulement dans les musées? Depuis longtemps, on sait que les arts dits mineurs ont leur place dans le grand concert artistique. Souvenons-nous de quelques exemples: les Great Zwanz Exhibitions bruxelloises de 1885 à 1914 ; Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique de Lolo et Joachim Boronali en 1910; Fontaine de Marcel Duchamp en 1917; High and Low au MoMA de New York en 1990. Car il y a autant de créativité (et de déchets, il faut le noter) au sein de l'art institutionnalisé que dans la bande dessinée, l'illustration, et le graphisme d'aujourd'hui. Certes, la question de la limite se pose. Le Musée du mouchoir en papier jetable, ou le Musée de la cuillère en plastique seraient-ils à considérer mêmement, ou pas? Comment évaluer la composante artistique du phénomène d'illumination des monuments, toujours plus magique, ou les expositions immersives?

Des lignes qui bougent

Quoi qu'il en soit, il faut être de mauvaise foi pour prétendre que les musées et autres lieux habituellement consacrés à l'art sont encore les seuls dépositaires de la Culture en émergence, continue, vivante et florissante. Pour évoquer le slogan d'une célèbre institution bancaire, qu'en est-il de l'art d'un monde qui change, où la seule certitude est que des lignes semblant éternelles bougent? Entre le disque 78 tours en vinyles et le compact disc, il y a les sixties, seventies et eighties. Les vinyles et leurs covers les plus marquantes datent de cette période, justifiant amplement l’ombrage des millennials, de la génération Y. Toutes les largesses du monde se concentraient sur les baby boomers. Cette époque fut celle d’un déchaînement de la création. C'est l’époque où les images les plus inventives ont transcendé l'image de la musique. Les années 1960, 70 et 80 auront été trois décennies glorieuses, celles de toutes les expériences, de tous les genres, tant musicaux que graphiques. Dès le début des années 1990 le vinyle est relégué au rayon des reliques. Il est réduit au compact disc avant de s’évaporer dans le streaming. Environ deux cents parmi ces pochettes mythiques sont réunies ici. La musique de la société de la consommation tout entière déferle en images sur les cimaises.

Graphisme et musique

La pochette de disque vinyle est un petit carré imprimé d'un peu plus de 30 centimètres de côté. Parfois, mais plus rarement, il devient un objet en soi où l'auteur tente l'insolite: qui ne se souvient de la pochette-fermeture éclair imaginée par Andy Warhol pour Sticky Fingers des Rolling Stones ? Sans doute doit-elle son audace aux Combine Painting de Rauschenberg qui lui sont contemporaines? La fonction de la pochette est simple: capter l'attention. Comme dans toute entreprise publicitaire, la séduction sert d'outil pour induire un comportement émotionnel qui vise l'achat. Heureusement, le marché de la musique ne confie que rarement cette mission à des professionnels patentés de la vente, mais peut-être pas passionnés, parce que travaillant à la chaîne, et pour qui une savonnette équivaut à une automobile ou un biscuit. L'industrie du disque a compris que la surprise suscitée par les réalisations des artistes graphiques doit s'accointer avec celle des artistes musiciens, sans qu'il n'y ait forcément une similitude entre les deux langages. C'est la course à la visibilité.

Le bac des disquaires

Dans la pratique, le musicien porte le plus souvent son choix vers un type de graphisme avec lequel il sent une complicité intuitive. Quant au graphiste, son ouvrage étant diffusé à plusieurs milliers d'exemplaires, pour un produit hautement valorisant, parmi un public bienveillant, il y donne toute sa mesure et son enthousiasme. L'auteur d'une pochette de disque jouit encore d'un autre avantage sur l'artiste plasticien soumis aux a priori non-dits des galeries et des musées classiques, car la créativité sans frontière de l'art de la pochette du disque en vinyle, genre humble et sans lettres de noblesse, jeune, frais, candide sinon ingénu n'a pas le défi de se mesurer au poids de l'histoire de l'art. Et si une part de l'art, spécifique de notre époque, devenait accessible à toutes et tous, dans les bacs des disquaires ?

 

Music Graphics
La Maison de l’Image / Seed Factory
19 avenue des Volontaires
1160 Bruxelles
Jusqu’au 30 juin
Du lundi à vendredi de 9h à 18h
seedfactory.be

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

Newsletter
S'inscrire

Pour rester au courant de notre actualité,
inscrivez-vous à notre newsletter !

Soutenir mu in the city
Faire un don

Faites un don pour soutenir notre magazine !