Van Eyck, une révolution optique

Vincent Baudoux
19 février 2020

Seule une vingtaine d’œuvres de van Eyck sont conservées de par le monde. Issue des plus grands musées de la planète, la moitié d’entre elles se trouve actuellement réunie au Musée des Beaux-Arts (MSK) de Gand. Elles sont accompagnées de peintures réalisées par des artistes contemporains du Maître flamand, italiens, français, espagnols, allemands. Plus encore des œuvres d’atelier, des copies de tableaux disparus, soit une centaine de chefs-d’œuvre. L’ensemble s’articule autour du panneau central de L’Adoration de l’Agneau mystique dont le processus de restauration était en cours depuis 2012, et à présent terminé. Un événement hors du commun, à placer sur le même pied que l’exposition Bruegel à Vienne en 2018, qualifiée à l’époque d’exposition du siècle ! 

Une anomalie visuelle 

Avec le recul, le système optique mis en place par van Eyck semble aussi révolutionnaire que la photographie ou le cinéma vis-à-vis de la tradition de la peinture de chevalet, voire de la révolution numérique qui modifie notre façon de percevoir le monde. Depuis des milliers d’années, l’évolution a fait de notre œil un outil biologique parfaitement adapté à nos besoins, il balaye le monde comme un radar, de manière globale, sans cesse. L’œil dispose en outre de la capacité à focaliser instantanément sur la plus petite singularité, car peut-être il s’agit d’un danger. Le peintre van Eyck explore cette particularité, l’étendant au moindre détail, chaque millimètre carré du tableau étant ainsi scruté. Cette focalisation optimale et permanente est tout simplement physiologiquement impossible, mais van Eyck en fait une norme. De là la minutie, la prouesse de virtuosité, la fascination qui traverse les siècles. De là des milliers de "béatilles" à élucider, qui invitent à se plonger avec ravissement dans l’infini de l’interprétation comme un long message - ésotérique souvent - à déchiffrer. 

Une vie

Jan van Eyck arrive à Bruges en 1425. Il a trente-cinq ans, venant de la cour de Jean III de Bavière, noble hollandais de haut rang mais aussi prince-évêque de Liège, pour qui il œuvre en tant que peintre officiel et comme valet de chambre. Bien plus que celle d’un simple serviteur, cette fonction est à l’époque celle de conseiller privé. A la mort de son patron, van Eyck rejoint Bruges au service de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui lui confère la même charge de valet de chambre et peintre de cour, et, sous ce couvert, lui confie des missions secrètes. A l’époque, Bruges possède un accès direct à la mer via le Zwin, et devient la première place financière d’Europe grâce à ses riches marchands qui relient la Baltique à la Méditerranée via la mer du Nord. Témoins, les époux Arnolfini (tableau absent de l’exposition, hélas) venus de Toscane. Jan van Eyck se trouve donc à la conjonction des pouvoirs politique et financier. Il fréquente les grands de ce monde. 

Artiste et artisan 

Si L’Homme au Chaperon bleu est remarquable pour sa coiffe de tissu brodé, peint avec la même dextérité que celle requise par l’art de la dentelle brugeoise, on retient aussi que l’homme tient un anneau dans sa main droite, ce qui explique le titre parfois attribué à ce tableau, L’Homme à l’anneau. Il s’agit d’un portrait individuel (même si on ignore son identité avec certitude) quasi photographique. Ici, pas un poil de barbe ne manque, la moindre veine affleurant sous la peau est visible. Encore faut-il disposer d’une technique de peinture qui permet d’arriver à une telle virtuosité de rendu. Outre le métier, deux caractéristiques stylistiques indiquent la volonté de mise en scène : le visage surdimensionné par rapport au reste du corps, ainsi que l’arrière-plan sombre afin de mettre le visage en lumière. L’individualisation est une des marques de van Eyck, par les portraits, mais on songe aussi à sa propre signature élaborée comme une plante envahissante en fer forgé, affichée sans la moindre discrétion au beau milieu des Arnolfini

On a par contre plus d’informations concernant le Portrait de Jan de Leeuw, riche orfèvre brugeois proche du peintre. Il tient une bague lui aussi, sertie d’une pierre rouge, symbole de sa profession. Il faut savoir qu’à l’époque, Bruges est le premier et le plus important centre diamantaire européen (titre qu’Anvers lui ravira lorsque l’ensablement du Zwin rendra difficile l’accès à la pleine mer). L’orfèvre Louis de Berquen y a inventé la technique du polissage des pierres, ce qui les rend bien plus éclatantes, donc précieuses et désirables. Ceci pourrait expliquer la débauche de joyaux qui illuminent L’Agneau mystique. Toutes ces œuvres sont réalisées en peinture à l’huile sur panneau de bois de chêne, une technique que van Eyck n’a pas inventée mais qu'il a perfectionnée, au point qu’elle supplante tout ce qui avait été pratiqué jusque-là. Ses prouesses techniques permettent au peintre de mettre au point la perspective atmosphérique, laquelle réserve les teintes saturées aux avant-plans tout en les décalant progressivement vers le bleu-gris au fur et à mesure qu’elles s’éteignent dans la profondeur. Il y arrive par la superposition de glacis, transparents, mais qui densifient la lumière. Par la révolution technologique qu’il impose, l’objectif de van Eyck est de faire de la peinture à l’huile un médium aussi inaltérable que le métal ou la pierre, aussi brillant et poli qu’un miroir, aussi précis qu’un travail d’orfèvre, aussi transparent qu’un diamant. Là gît la fascination de cette œuvre paradoxale qui fait de ce médium gras, souple, maniable et fluide son exact contraire, qui invente des effets capables de rivaliser avec l’éclat et la dureté de la gemme, qui affirme sans détour ce désir de minéralité qui défie le temps. Plus de six siècles plus tard, on peut dire que l’artiste a gagné son pari. 

Désir minéral 

Autre œuvre majeure, ayant fait le déplacement jusque Gand depuis Madrid, le Diptyque de l’Annonciation représente l’archange Gabriel qui annonce à Marie que, bénie entre toutes les femmes, elle sera la mère du Sauveur. Si l’on perçoit des statues en albâtre, ou en ivoire (l’ensemble est de petit format), voire en marbre... l’illusion est bluffante : il s’agit d’un camaïeu aussi divin que diabolique qui simule les trois dimensions à la perfection. Les figurines reposent sur un socle, d’où un pied déborde, renforçant ainsi l’effet tridimensionnel - aujourd’hui, on parlerait de réalité augmentée. Van Eyck va plus loin encore, puisque l’espace creux qui accueille chacun des personnages simule la profondeur volumétrique de fine manière, comme le vague reflet qui indique, au fond de la niche, une surface sombre mais polie. Une illusion de marbre. Même les cadres extérieurs sont un leurre, additionné d’un texte que l’on imagine gravé, alors qu’il n’en est rien. En un mot comme en cent, il s’agit là d’un festival de fausses matières et de mises en scènes trompeuses destinées à mieux faire vrai. Un tour de passe-passe visuel. 

On ne sait si le titre Leal Souvenir (Souvenir Fidèle) se réfère à l’individu représenté (son identité n’est pas avérée) ou à la figuration du bloc de pierre qui occupe une large place à la base du tableau. Mais pourquoi donc ce bloc représenté de manière achevée, avec ses imperfections, ses coups, ses fissures, et où le peintre a simulé diverses inscriptions comme si elles étaient incisées, avec leurs ombres et leurs lumières ? Tout aussi interpellant est le Portrait de Jan de Leeuw déjà évoqué, dont le faux cadre peint en trompe-l’œil fait semblant d’être en bronze. Le mirage est si bien mis en scène que le visage du personnage lui-même paraît éclairé du reflet métallique. Refermé, le retable de L’Agneau mystique présente dix personnages plutôt à l’étroit dans leurs niches (alors que les panneaux du centre semblent vides, contraste étrange qui reste à expliquer). Au bas, les donateurs agenouillés mains jointes et en couleurs (le riche marchand Jodocus Vijd, par ailleurs marguillier, et sa femme, Lysbette Borluut) y jouxtent les illusions des rondes-bosses de saint Jean-Baptiste et saint Jean, peintes en grisailles tellement réussies que l’on jurerait les voir en trois dimensions. 

Barbe, un travail d’orfèvre 

Si la plupart des tableaux de van Eyck affirment un désir de minéralité, la Sainte Barbe du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers reste, à bien des égards, un mystère. S’agit-il d’un dessin préparatoire ou d’une esquisse en petit format destinée à un tableau jamais réalisé ? Barbe, Barbara, la barbare, martyre au troisième siècle, patronne des mineurs, des artificiers et, au Proche-Orient, des architectes. Selon la légende, la sainte serait originaire d’Anatolie, en Asie mineure, ce qui expliquerait la cathédrale en construction. Enfermée par son père, elle y aurait fait percer dans la tour trois fenêtres en hommage à la Sainte Trinité, ouvertures bien en vue vers le haut du dessin. Parmi les attributs dévolus à la jeune fille, on trouve le livre de prières et la palme des martyrs symbolisant la victoire de la vie après la mort. Cette image représenterait donc, littéralement, la sereine édification de la chrétienté, pierre après pierre. A la base de la tour, on s’affaire. On y dénombre la panoplie complète des métiers liés à l’édification du monument, car le petit peuple qui s’active semble n’avoir qu’un seul but : métamorphoser la matière inerte horizontale et déplier ses strates afin d’en faire un bijou ciselé, vertical. Réaliser une orfèvrerie géante. Tout part de la robe de Barbe, à l’avant-plan, elle enfante une carrière d’où sont extraites les roches brutes qui deviendront des pierres précieuses. Elle accomplit un monde tout en lumière, sans ombre. 

Pour apprécier la prouesse de la révolution artistique initiée par van Eyck, il faut se souvenir que l’optique et la miroiterie de son époque ne sont pas vraiment différentes de ce que l’on connaissait depuis l’Antiquité. Il faudra attendre Venise, au seizième siècle, pour que des progrès gigantesques soient effectués vers des choses qui nous semblent aujourd’hui couler de source. Jan van Eyck l’a fait… cent ans plus tôt, tout seul, dans la Venise du Nord ! Eblouissant. 

Van Eyck, une révolution optique 
MSK Gent
1 Fernand Scribedreef
9500 Gand 
Jusqu’au 30 avril 
Tous les jours de 9 à 19h, sauf le mercredi de 9h30 à 18h
Chaque mardi et jeudi, la matinée est réservée aux visites scolaires
Il est recommandé de réserver en ligne
vaneyck2020.be
www.mskgent.be

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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