Variations automnales

Hadrien Courcelles
01 octobre 2020

Ce week-end se clôture l’exposition-évènement BMP qui réunit, avec le soutien de la Mathilde Hatzenberger Gallery, trois esthètes jouant sur la relation des œuvres à l’espace. Avenue Winston Churchill, Olivia Barisano, Pierre Martens et Catherine Pleyers rappellent par une belle coïncidence le BMPT des années 1960 (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni). À côté de ce prodige de cohérence, les Champs sacrés de Muriel de Crayencour ne déméritent pas. On pourra les parcourir à la Chapelle Boondael jusqu’au 11 octobre.  


BMPT

Le soir du 2 juin 1967, Marcel Duchamp, sortant du Musée des Arts décoratifs à Paris, s’éloignait sur ces mots : « Comme happening frustrant, on ne fait pas mieux. » Ce soir, dans la salle des conférences, quatre jeunes artistes avaient distribué des textes ne faisant que détailler précisément - ou objectivement - les œuvres exposées. Au prix de leur perplexité, les visiteurs eurent pour la troisième fois affaire au groupe BMPT. 

Quatre toiles carrées (2,50 x 2,50 m) se présentaient à leur vue : la première, rayée verticalement de rouge et de blanc, signalait la présence de Daniel Buren ; Olivier Mosset avait centré un cercle noir dans la sienne ; une autre devait ses larges bandes horizontales alternant gris et blanc à Michel Parmentier ; la dernière, celle de Niele Toroni, était pointillée de bleu à intervalles réguliers - 0,30 m - sur toute sa (non moins blanche) surface. 

La sécession conceptuelle des années 60

Cette manifestation constituait - pour reprendre les termes du critique et auteur Tristan Trémeau - un « rejet des attendus alors dominants au sujet de la peinture ». Au-delà de la négation de la peinture, le caractère anti-art de la démarche se rapprochait autant du ready-made et des monochromes historiques qu’il réagissait à l’embourgeoisement ultérieur de ces pratiques. 

Plusieurs mouvements contemporains, du minimalisme au courant Supports/Surfaces, firent ainsi douter les repères esthétiques en vigueur, cherchant du même coup à désenclaver l’art de ses assises institutionnelles (Malraux et la démocratisation de la culture, Pierre Restany qui transmutait les créations d’avant-garde par un prisme sociétal lénifiant, Pompidou, etc.)  

In situ

Bien sûr, la peinture eut à pâtir de ce tournant conceptuel aussi bref que marquant. Mais pour repousser l’abstraction lyrique (ou… Yves Brayer), BMPT n’en renvoya pas moins dos à dos Fluxus et l’Op art. Le groupe ne pouvait pas se survivre, il fut dissous fin 1967, et les destinées de ses membres sont passionnantes.
 
De Buren surtout, le concept d’In Situ fit florès, quoiqu’on employât ce terme à tort et à travers : il s’agit de reconnaître le lien qui unit l’œuvre à son environnement (dont elle est alors déduite - on pense à Michel François) afin que s’opère - si on veut - un dialogue. En le radicalisant, ce lien devient quasiment une osmose qui empêche a minima que l’œuvre prenne son indépendance. Buren n’hésite donc pas à détruire les siennes.  

À Bruxelles en 2020 : BMP

Les lecteurs et lectrices que ces quelques pages de l’histoire de l’art intéressent trouveront à Bruxelles au moins deux rendez-vous qui leur sont donnés. Je veux parler de deux manifestations qui prennent suffisamment de distance et de légèreté pour n’assommer personne, tout en proposant une fine cohérence entre les œuvres et leur environnement (ce qui est d'ailleurs propre à intéresser tout le monde). 

La première rencontre réunit trois esthètes sur l'initiative de l'un d'entre eux, l’artiste Pierre Martens. Elle se situe dans un appartement qui appartenait à sa mère, au 58 avenue Winston Churchill. Et c’est aussi en son hommage qu’il décida d’organiser cette exposition, dont la scénographie mérite plusieurs examens. L’artiste a déjà utilisé plusieurs supports, il opte ici pour des œuvres en surface plane qu’il dispose très naturellement. Son travail présente une grande plasticité dans l'utilisation de la matière (acrylique photoluminescent, carborundum…) comme dans la composition, dont les dégradés, lignes et motifs colorés savent déjouer nos premières impressions. Le support est parfois surligné par des couleurs luminescentes qui offrent aux pièces un contraste poétique tout en soulignant leur environnement. 

Situ in ?

Joint à Olivia Barisano et Catherine Pleyers, ils eurent tôt fait d’appeler l’événement BMP. Mais c’est aussi le concept d’In situ qui est joliment parodié ici. Il faut se laisser perdre par le recul : Catherine Pleyers a intégré ses créations aux parois de l’appartement. Une peau de chamois reprend des motifs de peinture ancienne, suivant pour ainsi dire une mise au carreau personnalisée. Un dallage se couvre d’ennéagrammes exploitant la combinatoire, épuisant la figure par l’espace. Sur une nappe, accrochée au mur, sont cousues d’autres figures : courbes et volumes semblent surgir du vide à partir d’un rien familier, sortes de constellations apparues ex nihilo

Barisano travaille à Vallauris. Par son art, la céramique devient légèreté et profondeur. Les assiettes disposées dans l’appartement semblent avoir subi l’épreuve d’une longue transformation. La matière peut être poncée et les bords stratifiés, usés comme on s’imagine à force une roche en perpétuel contact magmatique. Trois objets, moins lourds qu’il n’y paraît, ont d’ailleurs cette apparence de matériaux géologiques, extraits des entrailles de la Terre comme d’une mémoire collective.

Phénomène ponctuel

Les œuvres de Martens se fondent presque dans les murs, tant elles semblent à leur place. Ce phénomène s’accentue dans la cuisine, où il fait correspondre aux couleurs de la pièce (qu’il a lui-même peinte des années plus tôt) un petit format qui en restitue l’usure. Les contours seuls distinguent l’œuvre de l’environnement, jouent sur le parallélisme du carrelage tout en profitant du clair-obscur de la pièce pour faire semblant de s’effacer. 

Si cette exposition est remarquable, c’est par sa cohérence, par sa fine réflexion, par l’expérience aussi que nous offrent des œuvres sensibles qui provoquent une sensation inhabituelle mais joyeuse. Certains apprécient le caractère novateur des expériences immersives… Par ses lumières domestiques et sa complexité factice, cette exposition invite à une expérience plus intéressante. Quoi d’étonnant qu’elle ait reçu le soutien de la Mathilde Hatzenberger Gallery (qui a aussi exposé Barisano) ? Il sera par ailleurs dommage de se priver, partant, d’une visite à la galerie, qui expose en ce moment les dessins d’Alexis Gallissaires et les peintures oniriques de Maxim Brandt.

Champs sacrés

À la Chapelle de Boondael, Muriel de Crayencour a réussi le défi d’imprégner ses œuvres de la tonalité sacrale des lieux, en illuminant dans le même temps l’endroit d’un bien-être éclatant. La synergie n’aurait sans doute pas si bien marché si les œuvres de l’artiste n’obéissaient pas déjà à leur propre symbolique sacrée : les structures de Crayencour sont une ode à la puissance féminine et maternelle. Arrondis généreux, cavités mystérieuses et fécondes, tout en rugosité ou en tissu, elles exploitent le registre allégorique avec effet et recréent une autre dimension. 

De part et d’autre de la nef, des dessins accrochés semblent naître de partitions musicales, comme autant d’invocations que Crayencour aurait isolées par des traits magenta fuchsia. Cette couleur intègre à son tour un agencement chromatique qui baigne la pièce d’une réconfortante lueur rougeâtre. Mais la construction de l’espace et des œuvres ne se singularise pas par une seule atmosphère de détente, elle comporte toujours une certaine ambivalence. 

Ombre et lumière

À côté de la légèreté du trait on trouve, dans le chœur, des livres fondus dans une couche de matière dorée (un doré plus occidental que byzantin) ne laissant qu'apparaître des textes beaux et graves. Puis, à côté de la lumière, il y a l’ombre : au chevet, un assemblage de livres est réemployé par l’artiste. Des livres aux titres évocateurs font surgir de leur sein comme une fleur sanguine : composition tirée de la biographie de Muriel de Crayencour. C’est un renvoi aux traumatismes et à la violation du sacré.

De ce sacré omniprésent - qui aurait tiré le meilleur du profane -, l’artiste tire une puissance quasiment thérapeutique qui, jointe à la cohérence de l’exposition, enchantera les visiteurs. Ces derniers pourront aussi retrouver le brio littéraire de Muriel de Crayencour, car il n’est pas étranger à son œuvre.

À l’épreuve du milieu

Ces deux expositions offrent donc avant tout la perspective d’un bon moment. Il s’agit dans les deux cas du fruit de réflexions intelligentes sur le rapport des œuvres à un milieu défini. On leur trouvera encore de commun de ne pas prendre les considérations conceptuelles trop au sérieux et de favoriser l’expérience esthétique directe (sans ambages discursifs). Si nous en sortons en doutant, le fait ne découle cette fois pas de la frustration mais d’un travail artistique éprouvé.  

 

Olivia Barisano, Pierre Martens & Catherine Pleyers - BMP
Au 58/6 (avec le soutien de Mathilde Hatzenberger Gallery)
58 avenue Winston Churchill / sixième étage
1180 Bruxelles
Jusqu'au 4 octobre
Le samedi 3 et dimanche 4 octobre de 14h à 18h


Muriel de Crayencour - Champs Sacrés
Chapelle de Boondael
10 square du Vieux-Tilleul
1050 Bruxelles
Jusqu'au 11 octobre
Du jeudi au dimanche de 14h à 18h
www.caracascom.com

Hadrien Courcelles

Journaliste