Vincent Geyskens, le corps de la peinture

Gilles Bechet
02 septembre 2021

Au M Leuven, Vincent Geyskens expose dix ans de travaux dans des séries qui se complètent en convoquant la matière et les sensations pour se déconnecter du réel.

« Quand on peint, explique Vincent Geyskens, le problème n'est pas tant de remplir le vide de la toile, mais plutôt de se vider la tête d'un trop-plein d'images. » C'est avec dix années de travaux que l'artiste belge remplit les salles du musée M de Louvain. Des peintures, des collages ou des cadres vides qui forment une approche picturale et plastique hétérogène allant de l'abstraction à la nature morte. Des séries auxquelles il travaille souvent conjointement, sans hiérarchie, guidé par l'inspiration du moment et de la matière.

Peindre, c'est pour lui une manière de concrétiser des pensées et de donner corps à la matière en se débarrassant des a priori. La matérialité de la peinture résidant aussi dans l'acte de peindre au travers des coups de pinceau. « On ne peint pas seulement avec les yeux, mais avec tout le corps. » Il aime d'ailleurs comparer la toile à la peau et la peinture au maquillage qui l'habille.


Traitement radical

Dans ses collages, Vincent Geyskens travaille avec des images trouvées, des images qui font écho à un moment d'histoire ou d'actualité. On y reconnaît des fragments de visage, de bustes antiques comme celui de Caligula ou le visage de Jonathan Jacob, décédé dans une cellule du commissariat de Mortsel suite à l'intervention de six policiers qui tentaient de le maîtriser lors d'une crise psychotique. D'autres allusions sont plus indirectes, comme la bonde d'une baignoire qui évoque celle où s'est écoulé le sang du philosophe Sénèque suicidé sur ordre de Néron. Il aborde ses collages comme de la peinture, jouant des textures et des matières. Malgré le traitement radical et pictural qu'elles subissent, ses images gardent un lien avec le réel par la physicalité de la matière et par cette part d'intensité, presque magique et immédiate, que leur donne la photo. Avec ses collages très organiques, Geyskens déchire et déstructure le réel, plus qu'il ne cherche à lui donner forme. Ses images semblent le résultat d'une déflagration plus que d'un assemblage.

C'est entre autres par le cadre que la peinture prend ses distances avec le réel et affirme son statut. Mais que se passe-t-il quand on enlève l'image pour ne garder que le cadre ? C'est ce que se demande Vincent Geyskens avec ses polyptyques de cadres publicitaires vidés de leurs contenus. Support de peinture, le cadre devient aussi organisateur d'espace, objet du regard et du toucher. Des fragments de plastique ou de toile peinte viennent rythmer cette expérience des sens.
 

Ce qui se passe dans le regard

La série de natures mortes est la plus récente. On peut y voir l'aboutissement de son travail sur ses grandes compositions chromatiques abstraites. « Ce qui m'intéresse, ce ne sont pas les objets mais ce qui se passe dans le regard. » L'artiste revient à la figuration en cherchant à éliminer tout ce qu'elle peut avoir d'illustratif. Pommes, tasse, bouteille, crâne ou brique, Geyskens approche ses sujets en s'efforçant d'oublier ce qu'il peint, débranchant le mental pour se concentrer sur ses sensations. Le sujet ne préexiste pas à la peinture, il est ce qui émerge de l'acte de peindre. Les objets posés l'un à côté de l'autre sont à peine réels. Leurs formes se confondent avec le fond dans des vibrations de matière et de couleur.

Dans la dernière salle nichée sous les combles, Vincent Geyskens expose des croquis réalisés au cours de ses promenades en forêt de Soignes. Des traits au fusain, proches de l'abstraction pour rythmer la page blanche. Ces « presque paysages » sont mis en parallèle avec des œuvres extraites des collections du musée. Il s'agit des paysages d'Alfred Delaunois, peintre paysagiste de la fin du 19e et ancien directeur de l'Académie de Louvain, où la matière semble déborder de ces paysages.

 

Vincent Geyskens
M Museum,
28 Leopold Vanderkelenstraat,
3000 Louvain
Jusqu’au 5 septembre
Du vendredi au mardi de 11h à 18h, jeudi jusqu'à 22h
www.mleuven.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.