Une dose de dos indociles

Astrid Jansen
28 octobre 2020

Des revers. L’envers. Des dos. Regardés bien en face. La partie muséale du Delta montre ce qu’a priori on ne voit pas. Dans sa nouvelle exposition, dont les dizaines d’œuvres sont autant de pistes de réflexions passionnantes, le langage des images devient plus vrai que la réalité. Vu.e de dos – Images à contre-courant, une expo à voir et revoir jusqu’au 3 janvier à Namur.

Au commencement était une femme. On ne connaît pas son nom car elle restera la fille de, celle du potier Butadès. Le mythe raconte comment cette jeune femme, aidée d’une lanterne, dessine l’ombre de son amour sur un mur avant que cet amant ne la quitte pour la guerre. Ainsi, elle reste avec son souvenir. L’origine du dessin se conçoit donc vu de dos et dans une séparation avec l’être aimé. Vient ensuite un dessin Sans titre de 1955 de Saul Steinberg, où une femme et un homme dansent collés-serrés. Le génie graphique de Steinberg fait que les deux personnes n’en forment qu’une. Les perspectives visuelles, dans une ingénieuse simplicité, sont bouleversées. Le pouvoir du trait est fascinant.

Ces deux exemples nous rappellent l’infinité des possibilités du trait et de sa vision mais aussi que la vue de dos est née avec le dessin. À cet égard, Le Delta - en ne sélectionnant notamment que des œuvres de 1970 à 2020 - va un pas plus loin et se demande ce que veut dire la vue de dos, aujourd’hui, dans une société où l’image est omniprésente, où le mot selfie est entré au dictionnaire au même titre qu’il est devenu une valeur marchande ; mais aussi une société où le citoyen est constamment surveillé. Cette posture vue de dos, n’est-elle pas, dans ce contexte, subversive ? C’est la question que pose Le Delta. Vous avez jusqu’au 3 janvier pour y répondre avec lui.

Trois exemples ou comment des ambiguïtés réveillent l’intime

À l’entrée de l’exposition, ou plutôt en son centre, Le Delta a choisi d’exposer les portraits apparemment de dos - trois femmes et une personne dont on ne connaît pas le genre - de l’artiste danoise Trine Søndergaard. Ici, la vue de dos dépasse cette idée ancrée que le tableau serait une fenêtre ouverte sur le monde. La visiteuse, le visiteur, est face à elle/lui-même car elle/il regarde quelqu’un dans la même position qu'elle/lui. Plus précisément, dans ses dernier portraits, réalisés en 2020 à l’occasion du 250e anniversaire de Bertel Thordvaldsen, Trine Søndergaard fait le portrait de sa génération, des femmes matures - public souvent invisible dans la société - évincées à la fois des médias et bien souvent des deux côtés du tableau.

L’œuvre El Ojo Que Todo Lo Ve (2018), de l’artiste espagnol Carlos Aires, représente deux Christs nous tournant le dos et se donnant la main. L’artiste dénonce la religion comme dominateur des masses - il cache notamment les visages des Christs et donne forme de cette manière à un œil omniscient qui regarde... celui ou celle qui regarde - et traduit les interdits de la vision de Dieu. Il dit son message en deux sculptures qui se rejoignent. Comme Saul Steinberg et son couple de danseurs, Carlos Aires condense plusieurs éléments en une forme artistique.

L’œuvre Live-Taped Video Corridor (1970) de l’artiste américain Bruce Nauman est particulièrement parlante, car elle invite à contempler nos propres dos. Traversant un long couloir étroit, le spectateur ou la spectatrice se retrouve face à l’image filmée de son dos. Visiteurs et visiteuses prennent part à l’œuvre -  comme souvent avec Nauman - et en même temps prennent conscience de la place qu’occupe leur corps dans l’espace.

La valeur du regard

Travaillant dans chaque œuvre à analyser le thème de la représentation, l’exposition est globale et précisément anglée. Néanmoins, chaque œuvre pose sa propre question qui elle-même renvoie à des réflexions sérieuses. Le visiteur se promène dans ces œuvres comme en introspection, admirant ce qui est de dos, plutôt que la lumière habituellement cherchée, et lisant les œuvres comme s’il s’analysait lui-même dans un miroir. Le visiteur se voit de dos, et se regarde ainsi bien en face.

À travers des œuvres qui, par leur ambiguïté, forcent le regard, les thèmes abordés sont le narcissisme de l’époque ; la place du je ; la résistance ;  le corps ; les statuts de la femme, des réfugiés et des personnes âgées ; la société de vidéosurveillance, etc. Autant d’œuvres, autant de sujets, vous disions-nous dans notre introduction. Mais, de manière générale, l’évènement pose surtout la question du regard sur l’art, permettant de concrétiser le statut culturel de la vision. Le visiteur, la visiteuse, prend conscience de la fonction de son regard.

C’est simple : ce qui est montré dans une exposition n’est jamais anodin. C’est complexe : la multitude des significations est si riche qu’à chaque œuvre, cette question de l’art regardé est renouvelée. Finalement, l’exposition elle-même s’interroge sur son propre statut.

Vu.e de dos – Images à contre-courant 
Le Delta
avenue Fernand Golenvaux, 18
5000 Namur

Jusqu'au 3 janvier 2021
Du mercredi au dimanche de 10h à 18h, mardi de 11h à 18h
Réservation souhaitée
https://www.ledelta.be/

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu in the City ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima, ...) et autres missions culturelles ponctuelles. 

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