Les sorcières sont parmi nous

Gilles Bechet
17 novembre 2021

L'exposition Witches explore la figure de la sorcière, dans une vaste exposition, déployée sur deux étages de l'Espace Vanderborght. Persécutée hier et réappropriée aujourd'hui, elle n'a jamais rien perdu de sa puissance d'évocation.

Le 31 octobre 1968, des activistes féministes américaines, rassemblées dans le collectif W.I.T.C.H., portant la robe noire et le chapeau pointu, se réunissent pour jeter un sort à la Bourse de New York sur Wall Street. Sur leurs pancartes, on pouvait lire « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler. » Cet événement fondateur est au cœur de la copieuse exposition Witches organisée par l'ULB Culture à l'Espace Vanderborght, qui lance dans une même ronde les sorcières du passé, stigmatisées et brûlées, et les sorcières d'aujourd'hui revendiquant leur pouvoir de subversion des normes masculines. Derrière les différentes incarnations du personnage de la sorcière, se lit en miroir le regard que la société a porté sur la femme à différentes époques.
Entre les 15e et 17e siècles, 60 000 femmes ont été passées au bûcher, un féminicide qui ne dit pas son nom pour éliminer une menace qui n'existe pas. Car la sorcière est un fantasme, une figure créée par le pouvoir patriarcal et catholique pour rejeter et stigmatiser tout ce qui dérangeait l'ordre établi.


Regard féminin

Des haines et des peurs se sont cristallisées dans la figure de la vieille femme préparant des potions dans son chaudron et enfourchant son balai pour rejoindre le sabbat où elle pouvait donner libre cours à une sexualité forcement débridée. Par un retournement des valeurs, le stigmate d'hier est devenu la fierté d'aujourd'hui. La sorcière des temps modernes est jeune, et célèbre la capacité des femmes à résister au patriarcat, au machisme et aux dérives du capitalisme. Ecoféministe, elle puise une partie de ses forces dans celles de la nature.

Pour ancrer l'actualité du propos, l'exposition, conçue par l'historienne Valérie Piette et l'équipe d'ULB culture, démarre par les activistes féministes, des suffragettes aux sorcières de Wall Street. L'impeccable sélection des œuvres d'art contemporaines assurée par Yolande de Bontridder et Valentine Himpens-David offre un regard féminin sur ce mouvement de revendication et d'affirmation. Les beaux dessins rouge sang de Françoise Pétrovitch, les photos d'ados transgenres de Valérie Belin ou les performances de rue de Valie Export en 1968. Dans son pays, Marina Abramović se fait traiter de sorcière par l'extrême droite. Sous la pluie, elle leur dit d'aller se faire voir.

Les sorcières brûlées étaient des femmes sans parole. On ne sait pas qui elles étaient, ce qu'elles avaient à dire, en dehors des aveux extirpés sous la torture. Elles ont inspiré les artistes de l'époque Teniers, Brueghel ou Dürer. Les procès, et surtout leur brûlante conclusion, faisaient la une des chroniques judiciaires, ancêtres de la presse de faits divers. Manuels de démonologie, minutes de procès, reconstitutions filmées, rien ne manque pour nous plonger dans cette période d'horreurs.


Pratique disruptive

Avec le temps, tout a changé, avec Jules Michelet la sorcière est devenue rebelle, pour Charcot une hystérique à soigner par le sexe, avec Rops elle s'identifie à la séductrice. Continuant à faire fantasmer, elle s'installe dans la culture populaire et devient la protagoniste de la littérature du merveilleux, de films, de bandes dessinées.

Derrière l'image stéréotypée de la sorcière, il y a aussi la pratique de la magie, de la divination et de la guérison par les plantes. C'est ce qu'examine la dernière partie de l'expo en lien toujours avec ces allers et retours entre passé et présent. Dans sa performance Against Witch Washing, la Colombienne et transactiviste Aniara Rodado revendique la sorcellerie comme une pratique disruptive de résistance qui comprend aussi la douceur et la tendresse. Sur un autel qui tient plus du laboratoire, elle prépare sa « Crème pour voler », un onguent vaginal à base de plantes dont la préparation inclut divers alcaloïdes comme la datura, la mandragore et l'Ayahuasca.

Les sorcières n'ont jamais existé, c'est ce qui leur a permis d'occuper avec force les imaginaires, hier comme aujourd'hui. Rassemblant plus de 400 œuvres et objets ethnographiques issus d'une cinquantaine de musées et galeries, cette passionnante exposition, savante et accessible, nous montre que derrière toutes ces incarnations, ces stéréotypes et ces fantasmes, une sorcière est présente en chacun de nous. Et elle ne disparaîtra pas d'un coup de balai.

Witches
Espace Vanderborght
50 rue de l'Ecuyer
1000 Bruxelles
Jusqu'au 16 janvier
Du mercredi au lundi de 10h à 18h
www.witches-expo.ulb

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.