Les femmes au dernier étage

Muriel de Crayencour
04 juillet 2019

A la Belfius Art Gallery, place Rogier à Bruxelles, l'exposition Women Underexposed met en avant les artistes femmes dans le collection de la banque. A voir jusqu'en février 2020, deux samedis par mois sur inscription.

Women underexposed : le titre de l'exposition est tracé aux clous sur mur rouge. Une silhouette sous plusieurs couvertures, œuvre reconnaissable de Berlinde De Bruyckere, accompagne ces deux mots. Si, pour l'artiste flamande, cette accumulation de couvertures est vue comme un cocon, un refuge où se cacher, comment ne pas y voir aussi le voilement ou la non visibilité des femmes artistes dans l'histoire de l'art. C'est le thème de cette exposition.

Le premier chapitre montrent les artistes d'aujourd'hui, affranchies de nombreux dictats concernant la créativité des femmes au cours des siècles. Ainsi, une grande œuvre lumineuse d'Anne Mie Van Kerckhoven. Une série de trois petits formats d'Edith Dekyndt. Une installation créée par Joëlle Tuerlinckx pour l'ancien bâtiment Belfius, est composée de cercles de différents matériaux récupérés sur place. Elle a été recomposée pour être présentée ici. Les cercles, chacun comme un astre - de papier, de verre, de plâtre, de carton, ... - sont installés à une distance rigoureuse l'un de l'autre, le jeu des ombres sur le mur faisant intensément partie de l'œuvre.

Lucrèce Borgia

On passe devant trois versions du Suicide de Lucrèce Borgia, l'une par Jan Metsys, du 15è siècle : jeune femme raffinée, richement vêtue, tenant une petite dague d'un geste sensuel, peu décidée à mourir, semble-t-il. La deuxième est une photographie contemporaine de Jan Vercruysse. On y voit une femme nue, dont le regard vous transperce. James Ensor, ensuite, qui semble avec ce tableau, régler ses problèmes relationnels avec les femmes. Juste à côte, Luaide, une œuvre de Lilie Dujourie : un drap est posé soigneusement plié sur une barre. Cette matière qui semble souple au premier coup d'œil est faite de plomb.

Plus loin, une belle série de dessins de Valérie Mannaerts, qui dissèque le corps féminin, en extrait les viscères, pour montrer la douleur. 

Une section présente les artistes qui peignent juste après la Guerre 39-45. Mig Quinet, mais aussi Anne Bonnet. Celle-ci fut la première femme artiste présentée à la Biennale de Venise dans le Pavillon belge, dans une expo collective. Femme à la rampe (1945) montre une femme montant un escalier rouge vif. La posture du personnage, le mouvement de son corps qui trahit la fatigue, son regard tourné vers le sol, le visage comme tremblant, la main doucement posée sur la rambarde, tous ces éléments  mis ensemble semblent résumer le statut de la femme de cette époque-là. On se met à penser à nos grands-mères avec tendresse. 

Jenny Montigny était en activité à la fin du 19è. Elève d'Emile Claus, elle ne put jamais vivre de sa peinture, par le fait d'être une femme. Nous citions sur le même sujet l'hilarante phrase de Gustave Moreau à propos des femmes artistes de cette époque dans l'article sur l'exposition Sun Women

Dans les années 1920, Jane Graverol et Rachel Baes travaillent avec les Surréalistes. Parce qu'elles ont moins théorisé sur ce mouvement dont elles faisaient pleinement partie, il y a moins d'archives sur elles. 

Mais encore, un grand format sur feutre de Léa Belooussovitch, tout juste arrivé dans la collection. Dans une petite salle sombre, une série de photographies d'un corps d'homme nu et fragile de Lilie Dujourie, mise en relation parlante avec les esquisses de L'enlèvement des Sabines par Rubens : corps pliés, tombant, tombés. Les photographies de Liliane Vertessen - corps dénudé, fièrement montré, affiché, regard tourné vers le spectateur - sont mise en face d'une maternité du 16è siècle, de Locus Van Clève - ici le corps est sacralisé, déformé pour exhiber un sein unique, trop haut perché, symbole de l'aspect maternel d'une femme, le reste gommé par la culture de l'époque. 

L'exposition présente de manière intéressante les différentes problématiques que rencontrent les femmes artistes au cours des siècles. Au centre, le corps des femmes, déshabillé, habillé, continue encore aujourd'hui à faire parler de lui comme détaché de leur être profond, sensible, de leurs pensées et de leur puissance. A voir pour la belle série de chefs d'œuvre.

Women Underexposed
Belfius Art Gallery
11 place Rogier
1210 Bruxelles
Jusqu'au 1er février 2020
Sur inscription sur le site www.belfius-art-collection.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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