Yoshie Sugito, cœur fendu

Muriel de Crayencour
21 septembre 2017

Yoshie Sugito est née au Japon en 1985. Elle vit et travaille entre Hambourg et Berlin. La présente exposition est sa deuxième chez Mathilde Hatzenberger Gallery à Bruxelles. Derrière un univers ultraféminin pointe une mise à jour parfois violente du statut de la femme et de sa place dans la société.

Au vernis à ongles sur papiers colorés, Yoshie Sugito présente un personnage récurrent, celui de Peach Boy, connu au Japon comme personnage principal d'un conte de fées. C'est l'histoire d'une vieille femme qui trouve un jour une pêche (le fruit) flottant dans l'eau de la rivière. Elle la ramène chez elle et, en la fendant, elle y trouve un petit garçon, Peach Boy. Interprétant ce conte à sa manière, Sugito représente Peach Boy sous la forme d'un cœur et la vieille femme par une jeune fille armée d'un couteau et prête à ouvrir le cœur en deux pour en extraire son alter ego masculin. Même si nous, Européens, ne sommes pas au fait des contes et mythes du Japon, cette image nous parle tant elle est forte. L'histoire n'est pas sans rappeler celle de Poucette, qui vient au monde dans une fleur pour une femme en mal d'enfants.

En face de Peach Boy, toujours enfermé dans un cœur-pêche, Sugito place une jeune femme pleine de force, qu'elle appelle Melon Girl. C'est elle qui est armée, puisqu'elle tient un couteau en main. C'est elle qui va mettre au monde et faire voir le jour au petit garçon. On peut y voir une métaphore de la naissance, mais aussi une prise ou une reprise du pouvoir par les femmes. Ainsi, derrière ces jolis dessins au vernis à ongles représentant toujours cette même scène d'une jeune femme près d'un ruisseau, tendant une main vers un cœur qu'elle s'apprête à transpercer, on peut voir l'heure des premiers temps de l'humanité, une représentation d'une naissance, une métaphore de la sexualité... Dans l'image de la pêche-cœur, voyons aussi un sexe de femme. Des évocations qui nous emmènent tous à des ressentis universels. Même si tout est caché, tant de choses sont dites.

Pointons aussi les compositions textiles : morceaux de tissus teints, découpés et collés en ensembles reprenant cette même scène onirique avec Peach Boy ou d'autres parlant du morcellement du corps, un thème récurrent chez les femmes artistes, que ce soit Alina Szapocznikow, que l'on avait découverte avec délectation au Wiels en 2011, ou encore Louise Bourgeois, grande mère de toutes ces femmes artistes qui travaillent le textile, ou enfin Tracey Emin, à voir pour le moment chez Xavier Hufkens. Celle-ci et celle-là creusent profondément sous la peau. C'est passionnant.

 

Yoshie Sugito
Peach Boy - Melon Girl
Mathilde Hatzenberger Gallery
145 rue Washington
1050 Bruxelles
Jusqu'au 7 octobre
Du jeudi au samedi de 11h à 18h
www.mathildehatzenberger.eu/

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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