Young Belgium, six jeunes artistes à La Patinoire Royale

Manon Paulus
04 février 2021

Sous le thème de l'Ineffable, le premier opus de Young Belgium présenté par La Patinoire Royale - Galerie Valerie Bach entend offrir une visibilité à la scène émergente belge. Une édition qui s'inscrit d'ailleurs dans un plus vaste programme de valorisation de la scène artistique belge moderne et contemporaine opéré par la galerie, sur les traces de Sculpting Belgium, Painting Belgium, ou encore Belgium Women. L'exposition présente de jeunes artistes donc, de moins de quarante ans, nés ou installés durablement en Belgique.

Jeunes mais pas totalement inconnus, puisque tous jouissent d'une certaine visibilité, en tant que lauréats de prix divers et aux CV déjà bien impressionnants. Réunis par Ineffable, les six artistes nous guident vers une autre manière d'être au monde. Cela passe par écouter, s'insurger, éprouver la structure, le signe, la matière. Ils nous font l'effet d'archéologues sur un terrain de fouilles : ils tâtonnent, creusent, époussettent, chacun dévoilant un pan du réel par leur pratique.

Nous voilà lancés sur le chemin de l'exposition, ponctuée par les interventions sonores de Pierre-Laurent Cassière (1982). Des sons à peine audibles, dont on ne peut définir l'origine, mais qui tentent de troubler les habitudes perceptives des visiteurs. C'est donc chatouillés par le dispositif sonore du plasticien que nous nous déplaçons dans l'espace muséal, à la rencontre du travail de Léa Belooussovitch, Hannah De Corte, João Freitas, Alice Leens et Sahar Saâdaoui.

Hannah De Corte (1988) est diplômée en arts visuels à La Cambre et vient de terminer une thèse de doctorat intitulée « La toile non apprêtée ». Elle nous livre une intéressante réflexion sur la peinture et particulièrement sur son support. Une pensée que l'on sent ancrée dans une histoire de l'art bien assimilée. La toile est généralement considérée comme moyen, simple support d'une peinture qui serait à elle seule la finalité de l’œuvre. Hannah De Corte renverse ce processus pour porter à notre attention sa matérialité, par l'exploration de son essence, de ses résistances et de ses possibles. Pour arriver à ses fins, elle marque au feutre la trame de la toile, en suivant des fils soit verticaux soit horizontaux, pour souligner son armure et créer des compositions au cœur du tissage. Elle va jusqu'à peindre sur l'envers du tissu pour ensuite admirer l'absorption de la peinture à l'avers. Simultanément, elle se questionne sur l'acte pictural même, qu'est-il sinon la trace d'une présence ? C'est ainsi que des disques de coton remplis de maquillage et t-shirts marqués d'auréoles de transpiration deviendront, eux aussi, sujets de son travail.

João Freitas (1989) travaille la matière, entre geste et recul, entre choix délibéré et fruit du hasard. Il réenchante le rebut qui allait être jeté, oublié et dont on ne soupçonnait pas les propriétés formelles. Dans un tête-à-tête intime avec la matière, il va gratter, froisser, chauffer, peler l'objet de son attention pour lui donner une nouvelle vie. C'est ainsi que l'intérieur d'un Tetra Pak chauffé acquerra un pouvoir d'évocation qu'on ne lui aurait jamais imaginé.

On retrouve aussi les dessins sur feutre de Léa Belooussovitch (1989) : matière douce, couleurs chatoyantes, mais contenu d'une extrême violence. Sa démarche se déploie autour d'une réflexion sur les images de presse, souvent brutales, souvent intrusives. Réhumaniser, en troquant l’instantané d'une photographie pour un travail de transposition long et appliqué : voilà le cœur du travail de Léa Belooussovitch. Une manière de digérer ces événements et ces images, de les rendre tolérables mais dont le résultat est une esthétisation de la violence qui peut mettre mal à l'aise. Dans tous les cas, la réflexion est légitime et cruciale : comment vivre à l'époque de la frénésie des images ? Est-ce que voir nous sensibilise ou forge notre accommodation ? Quel est le rôle des artistes, eux-mêmes producteurs d'images ? Un autre aspect de la pratique de l'artiste est de donner la parole à ceux qui ne la possèdent plus : de la victime d'un crime non élucidé à celle de violences policières, au prisonnier dans le couloir de la mort. Toujours avec douceur et implication, elle tente de réhabiliter l'humain, lui restituer humanité et dignité.

Sahar Saâdaoui (1986) est diplômée en design textile à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Dans une sorte de rituel obsessionnel de mesure et de calcul, elle transcrit l'alphabet en un code qui lui servira de base pour ses expérimentations visuelles. Des diagrammes cryptés, des soleils rayonnants sur fond quadrillé, des compositions murales mêlant la soie et le papier, suspendues ou encadrées : tout apparaît comme matière à déchiffrer. Un code similaire au morse ou au braille mais dont l'objectif reste flou. Elle semble nous inviter à partager sa logique dans un jeu de décryptage mais ce jeu tend vers un ailleurs, une expansion qui nous échappe et qui rend son travail si fascinant.

Née en 1987, Alice Leens a également étudié le design textile à La Cambre. Elle concentre désormais son attention et ses recherches sur la corde. Si cet objet semble banal, on est bien vite enthousiasmé, comme l'artiste, par les possibilités plastiques qu'il offre : de la ligne à la planéité du tissage et ses modulations en espace tridimensionnel. Un brin se détache du quadrillage et voilà que l'ensemble paraît s'animer et se tordre. Ailleurs, les arrangements de fils offrent des perspectives infinies. Au sol, la corde devient Ouroboros ou se tend pour maintenir la courbe du bois. Entre ses capacités de lien, de nouage et de soutien, la corde se fait aussi métaphore du social. Mais encore, elle évoque l'hélice de l'ADN, voire rappelle la particule dans la théorie des cordes. Bref, les allusions sont nombreuses. Et puisque l'artiste dira « S’il fallait donner un sens à mon travail, ce serait celui-là : permettre au spectateur de se laisser toucher, ne fût-ce que l’espace d’un instant, par la beauté d’un objet banal qu’il ne voit plus », on peut dire que le pari est réussi.

Un premier opus stimulant qui nous donne matière à penser. On espère le suivant aussi fertile !

Young Belgium
Opus 1 - Ineffable
avec Léa Belooussovitch, Pierre-Laurent Cassière, Hannah De Corte, João Freitas, Alice Leens, Sahar Saâdaoui
La Patinoire Royale/Galerie Valérie Bach
15 rue Veydt
1060 Bruxelles

Jusqu'au 27 février
Mercredi de 14h à 19h00 et du jeudi au samedi de 11h à 19h
https://www.prvbgallery.com/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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